Le 15 novembre dernier, la chaîne de télévision américaine en continu CNN diffuse un reportage de la journaliste d’origine soudanaise Nima Elbagir sur l’esclavage qui se déroule en Libye. On y voit des jeunes migrants noirs africains, être vendus aux enchères comme du bétail, au prix de quelques centaines de dollars. Comment comprendre que puissent perdurer ces pratiques déshumanisantes qui ont saigné le continent noir de centaines de millions de ses fils et filles, il y a des siècles, vers l’Afrique du nord, l’Asie, l’Europe et l’Amérique ?

Ce qui écœure, c’est qu’il a fallu ce reportage pour que tout le monde s’indigne. Or, depuis quelques années, des rapports bien documentés, dont ceux de l’Organisation internationale des migrations (OIM), ont tiré la sonnette d’alarme sur l’existence de ces trafics humains en Lybie. Autour de nous, il est depuis longtemps courant d’apprendre des cas de personnes prises en otage en Lybie par des passeurs et pour qui il est exigé de verser des rançons pour leur libération. Ni l’UA, ni l’UE, ni l’ONU n’ont bougé d’un iota pour y apporter une solution. Aujourd’hui, parce que l’opinion publique crie son indignation, les politiques donnent l’impression d’être préoccupés. Ces images révoltantes et inacceptables en plein 21è siècle interrogent l’Afrique, l’Europe et le monde entier.

En premier lieu, ce déni des droits humains, indexent les dirigeants sub-sahariens. Car, ces jeunes décident de partir parce que l’horizon est noir sur place. Il est temps qu’ils redonnent de l’espoir à leur jeunesse. Il n’est plus acceptable que les jeunes africains croient mordicus que leur avenir est hors d’Afrique. Les présidents africains doivent donc revoir la façon dont a été traité jusqu’à présent, la problématique de l’insertion socio-économique de leur jeunesse. Il est indéniable que des solutions structurelles, qui demandent du temps pour produire des effets, sont en train d’être mises en place. Il n’en demeure pas moins que face à l’urgence, il devient plus que salutaire d’explorer d’autres voies, pour les fixer dans leurs pays.
Par exemple en Côte d’Ivoire, le ministère en charge de la jeunesse fait un excellent travail pour l’insertion socio-professionnelle des jeunes. Mais, ces efforts souffrent du fait qu’ils laissent sur le côté, les jeunes n’ayant pas eu une scolarisation prolongée ou n’ayant pas eu la chance de franchir le seuil d’une salle de classe. Or, la masse de ces migrants est constitué de cette catégorie de jeunes. Que fait-on donc pour ces jeunes obligés de se livrer à toutes sortes de « djossi » pour survivre ? Des actions à fort impact pourraient être mises en œuvre.

D’abord, on pourrait s’appuyer sur les entrepreneurs et artisans (mécaniciens, menuisiers, ébénistes, maçon, carreleurs, peintres…) qui sont déjà installés pour former et encadrer les jeunes désœuvrés. Ce qui devrait être suivi d’une formation idéologique et civique afin de les convaincre de leur avenir dans leur pays.

Ensuite, la situation présente démontre bien que le service civique tant annoncé devient indispensable pour notre jeunesse. Au regard des enjeux actuels, il serait plus bénéfique d’utiliser le service civique obligatoire pour résoudre de nombreux défis auxquels est confrontée la Côte d’Ivoire.
Premièrement, il s’agira de reformer idéologiquement notre jeunesse en lui inculquant un esprit civique, patriotique et combatif à toutes épreuves. Deuxièmement, ce serait l’occasion de servir gratuitement son pays dans son domaine de compétence pendant une période qui sera définie (un an par exemple). L’avantage, c’est que d’un côté, on pourra résoudre systématiquement la question des stages pour les diplômés. D’un autre côté, l’aubaine sera bonne pour alphabétiser et apprendre un métier aux autres. Ce chantier est colossal et coûteux. Mais, son enjeu vital en fait une priorité.

En deuxième lieu, ce scandale d’esclavage en Lybie remet sur la place publique, la question de la mémoire de l’esclavage en Afrique. Ce lourd passif de notre histoire qui a tant fait mal, handicapé et déstructuré le continent noir semble jeté dans les océans de l’oubli. Par exemple, à Abidjan, il est combien de fois regrettable de voir comment le monument de l’esclavage du rond-point « Saint-Jean » à Cocody a été déboulonné au profit d’une fontaine qui fonctionne à peine. Or, l’oubli est la plus grave erreur qui pourrait être commise par les Africains. On pourrait l’apparenter à une malédiction. Aussi, faut-il consacré plusieurs heures de cours d’enseignement d’histoire, à tous les niveaux du cursus scolaire. À cela, il faut ajouter la construction de musées, de monuments historiques, la nomination de places publiques en souvenir de ce trafic humain…

En troisième lieu, ce reportage montre bien l’importance de la dimension affective (le pathos) du visuel sur l’écrit, en communication. Il faut espérer que ces images puissent arriver à dissuader les jeunes africains d’entreprendre ces aventures périlleuses. Au final, il vaut mieux être libre chez soi que d’être vendu comme du bétail par des trafiquants racistes, sans cœur et sans morale à l’étranger.

En quatrième lieu, il faut condamner l’attitude de l’UE qui a participé à créer une barrière en Libye, en accordant des financements aux autorités libyennes. Cela, au mépris du fait qu’elle était informée de ces pratiques abominables de trafics humains. L’UE est donc un complice de ces négations des droits humains qu’elle prétend défendre souvent en clouant au pilori certains pouvoirs africains.

En cinquième lieu, se pose encore et encore le rôle de l’UA ; depuis toujours en retrait et inactive face au drame de la jeunesse africaine. Combien de jeunes ont été engloutis dans le ventre de la méditerranée ? Aujourd’hui, il est question d’esclavage en Afrique. On attend de voir quelle solution proposera-t-elle ! Car, il est temps qu’elle cesse apparaître comme un « machin » qui ne sert qu’à condamner que les coups d’États en Afrique.

Ibn Sôliou