Dans l’Afrique des années 1980 au milieu desquelles nait la révolution burkinabé consécutive au coup d’État du 4 août 1984, Thomas Sankara jouit de l’image d’un astre inespéré surgit de nulle part. En effet, pour la jeunesse africaine qui rêvait de libertés, il vint illuminer un horizon alors grisâtre et allumer le feu de l’espoir. En effet, après deux décennies d’indépendance, l’emprise du système politique à parti unique et ses travers apparaissaient comme des obstacles essentiels au développement socio-économique et à l’émancipation de l’Afrique. C’est pourquoi, le 15 octobre 1987 lorsque tombe Thomas Sankara sous les balles de frères d’armes, c’est comme si une chape énorme venait s’abattre sur cette promesse d’épanouissement suscitée par la révolution burkinabé.

Aujourd’hui, plus de trois décennies après cet évènement, le rêve panafricaniste et populaire du père du Burkina moderne est plus que vivant. On croyait qu’il irait allonger la liste de noms d’illustres personnalités enfouis dans les océans de l’oubli. Pourtant, sa mémoire et ses idéaux restent à jamais vivaces. Comment expliquer alors cette immortalité mémorielle de Sankara ?

Premièrement, parce que Sankara a su redonner de l’optimisme aux Africains, pendant que la doxa des médias, des institutions internationales et des intellectuels occidentaux voire africains parlait d’afro-pessimisme.

Deuxièmement, grâce au fait que Sankara a su se construire une nette vision de son projet politique et convaincre le peuple à se l’approprier. Dès cet instant, réveillé de son sommeil, illuminé par l’éclat de cette vision attrayante, dans l’attente certaine du changement qualitatif de ses conditions de vie, le peuple devenait maître de son destin. Chaque jour, celui-ci se nourrissait de cet espoir et était mu par la dynamique de cette réalisation historique. On comprend alors que, 30 ans après, ce projet politique inachevé demeure comme un flambeau non éteint qui ne demande qu’à être rallumé.

Troisièmement, du fait que durant ces 30 dernières années, cette soif du parachèvement du projet sankariste n’a pas pu être étanchée. En clair, trois décennies après la disparition du père de la révolution burkinabé, l’Afrique n’a pas pu s’offrir un successeur véritable à Sankara. Le rêve panafricaniste et populaire sankariste reste toujours un chantier en friche qui demande à être achevé.

Quatrièmement, en raison du fait que, avant-gardiste qu’il était et comme un prophète, les problématiques posées par le projet de société sankariste restent toujours d’actualité. Il s’agit, entre autres, primo, de sa dénonciation de la dictature du Marché, qui aujourd’hui encore, ne cesse d’écraser les plus faibles et de créer des déséquilibres abyssaux aux niveaux économique, social et environnemental.

Secundo, il y a d’un côté, la question de l’indépendance économique de l’Afrique qu’il posait à travers le fardeau asphyxiant de la dette ; de l’autre côté, la question relative à la stratégie économique à adopter par l’Afrique pour accéder au développement, à travers son choix fait du développement endogène encourageant à consommer burkinabé. Ce qui a permis au Burkina Faso de faire d’énormes économies, de tripler son budget et de réaliser des dépenses d’investissements importants, sans l’aide extérieure.

Tertio, l’importante question majeure de la jeunesse à travers son éducation et du rôle essentiel à lui assigner dans la marche vers le développement.
Quarto, la problématique de la place de la femme dans les sociétés africaines, surtout en rapport avec son autonomisation et ses engagements, social, civique et politique.

Quinto, le rôle de la culture, de la tradition et du sport dans l’émancipation des peuples. Il est vrai que la réforme agraire initiée à révulser les chefs traditionnels, détenteurs naturels des terres. Mais il n’en demeure pas moins que Sankara incitait à s’appuyer sur la culture africaine pour regarder le monde. À ce propos, on garde en souvenir l’admiration qu’il a manifestée pour le ahoco (instrument de musique traditionnel baoulé) que jouait la chanteuse Antoinette Konan, en plein diner gala offert par le président Houphouët-Boigny à ses pairs de la sous-région.

Quatrièmement, figure l’épineuse question de la relation des pays africains avec les puissances coloniales, surtout dans l’espace francophone. On se rappelle que Sankara avait adopté une position claire de rupture et de rapport d’égal à égal avec la France. Le changement de nom de la Haute Volta en Burkina Faso y trouve sa justification. Les récents débats et polémiques sur le Franc CFA témoignent de l’actualité de cette problématique, qui pour nombre d’observateurs, est à l’origine de la mort de Sankara. Il est évident que face à l’impatience actuelle des populations africaines, cette question mérite d’être solutionnée. Car, l’avenir de l’Afrique doit se conjuguer dorénavant sur la base d’un rapport plus égalitaire avec ses partenaires extérieurs.

Cinquièmement, parce que la question d’une Afrique unie se pose actuellement avec plus d’acuité. Or, la lenteur de sa mise en œuvre à travers la création de l’Union africaine contraste avec l’enthousiasme sankariste. Ce qui fait du départ prématuré de Sankara une source de regret. Or, en dépit des atermoiements observés çà et là, cette dynamique ne cesse de gagner en vigueur. Dans cette mue des mentalités, Sankara reste une des figures emblématiques et inspiratrices majeures.

Sixièmement, nous avons le casse-tête de la corruption qui est devenu un cancer pour les économies africaines. Sankara, par son exemplarité (il avait une Renault 5 comme voiture de service) était parvenu à réduire, voire à faire disparaitre la corruption. Il le disait lui-même : « je sais que j’empêche les gens de manger ; mais pour qu’ils mangent il faut qu’ils passent sur mon corps ». Dans cette veine, il était parvenu à réduire la charge de fonctionnement de l’État, au point de faire des économies substantielles qui ont permis de réaliser des investissements remarquables en un laps de temps court, sans emprunt extérieur.

En somme, Sankara a permis aux masses africaines et, singulièrement burkinabé, de rêver, de croire en elles-mêmes et de se construire une âme de gagneurs.

NURUDINE OYEWOLE
onurudine16@gmail.com
Expert-consultant en communication