L’hégire, Ijra en langue arabe, signifie émigration. Plus précisément, il désigne l’émigration des premiers musulmans de la Mecque vers la ville de Médine, auparavant Yathrib. Plus symboliquement et politiquement, l’année 622 de l’ère grégorienne où s’est produit cet évènement qui allait marquer véritablement le début de l’enracinement de l’islam, a été choisi sept ans après qu’il s’est produit sous le règne du Calife Oumar Ibn Kattab et la suggestion du Calife Ali Abou Talib (Ra), comme point de départ du calendrier musulman. Cela, à juste titre, pour plusieurs raisons.

Premièrement, parce que c’est grâce à cette émigration que les musulmans ont pu s’offrir une enclave propice à l’expérimentation des recommandations divines et des pratiques prophétiques qui fondent l’islam.

Deuxièmement, cet évènement référentiel est en même temps un devoir de mémoire pour tous les musulmans. Il vise à faire comprendre que la félicité éternelle ne s’obtient qu’au bout de moult sacrifices, de dons de soi ultimes. En effet, il importe d’avoir à l’esprit que le Prophète Mouhammad (saw) et ses compagnons (ra) ont tout abandonné (biens, conjoints, parents, parfois leur vie…) derrière eux pour que triomphe la Vérité sur le mensonge ; pour que brille la lumière d’Allah afin que disparaissent les ténèbres obscurantistes du mensonge des faux dieux. Un sacrifice qu’Allah a reconnu à sa juste valeur et pour lequel Il réserve la plus haute des récompenses, comme indiqué au verset 195 de la sourate 3 (la famille d’Imrane) : « En vérité, Je ne laisse pas perdre le bien de quiconque parmi vous a fait, homme ou femme, car vous êtes les uns des autres. Ceux qui ont émigré, qui ont été expulsés de leurs demeures, qui ont été persécutés dans Mon chemin, qui ont combattu, qui ont été tués, Je tiendrai certes pour expiées leurs mauvaises actions, et les ferai entrer dans les Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, comme récompense de la part d’Allah ». Quant à Allah, c’est auprès de Lui qu’est la plus belle récompense. » Un sens du sacrifice qui est loin de nos habitudes mercantilistes de nos jours, autour des choses qui touchent à nos pratiques religieuses. Qu’on se le tienne pour dit, décider d’aller vers Allah, c’est accepter de perforer une forêt d’épreuves qui nous obligent forcément à des sacrifices. Nos œuvres pour Allah sont-elles empreintes de sacrifices de nos jours ? La question reste toute entière.

Troisièmement, l’instauration de l’hégire marque aussi la réalité de l’instauration d’un Etat islamique. En d’autres termes, la rupture avec l’ordre précédent et le début de la gestion politique de la Cité selon les normes islamiques tirées du saint Qur’ane et de la tradition prophétique. Une dynamique politique, sociétale, sociale et économique qui est partie de cette année 622 et qui ne s’est estompée qu’en 1921 de l’ère grégorienne, avec le démembrement de l’empire Ottoman. Soit 14 siècles d’histoire et de civilisation dominantes arabo-musulmanes. Une réalité historique qu’oublient ou ignorent nombres de musulmans de nos jours, omnibulés par les valeurs dominantes actuelles, qui visiblement pourtant, nous conduisent dans l’impasse et un scepticisme rampant. Il n’est point demandé ici de revivre au présent la nostalgie d’un passé glorieux. Mais plutôt, de s’inspirer de la dynamique et des valeurs de ce passé bénéfique pour construire un présent et avenir qui rassurent et donnent sens à la vie.

Quatrièmement, toute nouvelle année hégirienne, au-delà des festivités qu’elle peut engendrer, doit être aux plans personnel et collectif un moment de bilan. Un instant d’introspections individuelle et collective à saisir pour jeter un regard rétrospectif sans complaisance sur une année de notre vie et celle de la oumma. Car vivre sans bilan, serait commettre une bêtise irréparable touchant à notre existence. Surtout, quand on sait qu’Allah nous met en garde au verset 18 de la sourate 59 (l’exode) du saint Qur’ane : Ô vous qui portez la foi ! Craignez Allah. Que chaque âme voit bien ce qu’elle a avancé pour demain. Et craignez Allah, car Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites.

Cinquièmement, toute nouvelle année hégirienne est le temps pour toute musulmane et tout musulman de se conformer à un des piliers de l’islam. A savoir, s’acquitter de sa zakat (l’aumône purificatrice) pour celui qui en a les moyens, en donnant aux plus démunis 2.5% d’une économie annuelle d’au moins 100 000 francs. Il est vrai que de nombreux musulmans s’y astreignent pendant le Ramadan. Toutefois, la question reste entière. Car, d’une part, de nombreux musulmans restent encore en marge du respect de cette obligation religieuse. D’autre part, la communauté musulmane en Côte d’Ivoire n’a pas encore trouvé les meilleurs moyens de capter cette manne qui, si elle est bien utilisée, peut certainement réduire la pauvreté en son sein et servir à bâtir un réseau infrastructurel qui permettra de répondre à nos pressants besoins en formation et en santé. Pour l’instant, les résultats de la Fondation zakat et Waqf restent très en-dessous des espoirs attendus.

Qu’Allah nous aide à être à la hauteur du sacrifice du prophète Mouhammad (saw) et de ses des compagnons (ra). Amine.

Ibn Sôliou