[Chronique] Monde musulman, un destin qui saigne !

Dire que le destin du monde musulman saigne est un doux euphémisme pour décrire une situation dans laquelle le chaos s’additionne à la précarité et à toutes les nuances de l’incertitude pour de millions de personnes pris aux pièges des guerres fratricides, des extrémismes les plus obscurs, des funérailles écourtés et des exils vers nulle part.

Ses voisins ne peuvent plus contempler le levé du soleil à cause des fumées des incendies qui consument son avenir. Personne ne peut dire avec certitude quand le malheur succombera, ni quelle sera la configuration du monde musulman lorsque cela arrivera. Pour l’heure se poursuit la comptabilité macabre du nombre d’enfants enterrés sous les décombres de leurs propres maisons par des raids aériens que ni le droit, ni la morale et la décence ne semblent capables d’arrêter. Ceux qui meurent ne compte pas, personne ne s’intéresse à leur histoire individuelle, ils ne sont que des chiffres que l’on mentionne sur un tableau.

Pendant que la communauté internationale se complait dans des discussions diplomatiques inutiles et les indignations convenues, combien sont-ils les enfants qui n’ont pas eu la chance du petit Omram sorti des décombres de sa maison à Alep et dont le regard impavide dans cette ambulance avait ému la planète entière le 17 Aout 2016 ? Quel était le crime du petit Aylan Kurdi, dont le petit corps a échoué sur une plage turque après le naufrage de l’embarcation qui devait le conduire loin de la terre qui l’a vu naître et que les grands ont transformé en enfer brûlant? Combien de morts faut-il avant que les gens daignent s’interroger sur la finalité de toute cette folie meurtrière? On a du mal à croire que c’est ce monde qui a été au fondement de la civilisation réputée évoluée dans laquelle nous vivons, tant il est aujourd’hui le théâtre de l’inversion de toutes les valeurs qui justifient notre humanité.

Si les changements climatiques menacent la survie de la planète, c’est contre la bêtise humaine qu’il faut lutter dans le monde musulman. En effet, tout comme l’âge de pierre n’a pas pris fin par manque de pierres, aucun gouvernement ni groupe ne peut espérer créer la connivence autour de ce qu’il est par le meurtre ou l’épuration de tous ses contradicteurs. C’est pourtant cette logique totalement insensée qui prévaut actuellement dans tous les conflits fratricides en cours dans le monde musulman notamment en Syrie, au Yémen et en Irak. Peut-on seulement aujourd’hui opposé un “Dâr al-islâm” qui serait un havre de paix et de quiétude à un “Dâr al-harb” qui rassemblerait les autres territoires où règnent la guerre, l’insécurité et la confusion ?

Il est contradictoire d’argumenter pour convaincre que l’Islam est une religion de tolérance et d’acceptation de l’autre, lorsqu’on fait soi-même la promotion de l’altérité à partir des différences philosophiques des diverses branches de l’Islam. C’est bien cela la lame de fond de tous les drames qui se déroulent dans le monde musulman. Des musulmans travaillent à la destruction d’autres musulmans à cause du simple fait qu’ils suivent les prescriptions d’écoles de pensées différentes qui ont pourtant les mêmes sources d’inspiration à savoir le Coran et les traditions du Prophète Mahomet. Il faut certes rester attentif aux ingérences et interférences extérieures qui soufflent sur les braises, mais il faut avant toute chose enclencher une autocritique des postures mentales des acteurs internes. Lorsque le mur n’a pas de fissures le lézard ne peut y pénétrer.

C’est en cela que l’on regrette la régression de la pensée politique arabe, l’une des plus élaborées du siècle précédent, structurée autour d’idées et de causes fédératrices telles que l’indépendance, la Palestine ou la nécessité de l’unité. Cette pensée qui était distanciée et libérée des idéologies mortifères prônées aujourd’hui par les Daesh et tutti quanti et qui donnait du sens, une trajectoire et une finalité à l’histoire de tout le monde musulman.

Ce monde double, à la fois bénédiction et malédiction géopolitique et stratégique, est traversé en permanence par des vents contraires qui se renforcent de ses divisions. Dans ce décor affligeant, la création et les actions du Forum Mondial pour le Rapprochement des Ecoles de Pensées Islamiques apparaissent comme un gage de lucidité et la promesse d’une prise de conscience salutaire. En actant l’existence au sein de la Oumma Islamique de communautés inscrites dans des trajectoires historiques lui leur sont propres, cette organisation instruit les uns et les autres sur le caractère non décisif de leurs différences doctrinales face à ce qui doit les unir à savoir les prescriptions et dogmes du Coran. Récemment cette structure par le bais de l’Ambassade de la République Islamique d’Iran a organisé une conférence à Abidjan pendant laquelle nous avons écoutés des communications et des débats qui montrent le chemin de la rédemption.

Il est évident que si les différents courants de l’Islam portés par certaines puissances qui se font la guerre par procuration pour assurer leur leadership sur le monde Islamique venaient à intégrer la nécessité de l’unité, l’hémorragie qui est entrain de vider le monde musulman de toute sa vitalité s’estompera. L’histoire a suffisamment prouvée que chaque calamité qui frappe le monde musulman n’est une bénédiction pour personne.

Morité Camara, enseignant-chercheur, spécialiste des relations internationales

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