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Tariq Ramadan : un intellectuel de l’islam qui dérange

« Faut-il faire taire Tariq Ramadan ? », c’est le titre du livre-entretien qu’a réalisé en 2005 Aziz Zemouri, alors journaliste au « Figaro magazine » avec Tariq Ramadan. Cela, en riposte aux critiques virulentes dont était victime l’intellectuel suisse musulman. En réalité, Tariq ramadan dérange depuis son apparition sur la scène médiatique française au début des années 1990. Un passage de ce livre résume éloquemment ce qui oppose l’intellectuel genevois à ces détracteurs français.

Question : Vous dérangez beaucoup de gens. Vous êtes suisse et musulman. On ne sait pas très bien où vous classer. Vous sentez-vous arabe ou européen ?
Réponse : Européen. Je suis d’origine égyptienne, ce qui est une grande richesse. Mais mon rapport au monde se fait depuis l’Occident. Ma formation, ma pensée, est de culture française.

Question : Ce qui ne vous empêche pas d’être musulman…
Réponse : Cela gêne beaucoup de gens : je suis occidental et musulman. Or, beaucoup d’Européens perçoivent l’islam comme une religion étrangère à l’Europe, ce qui est faux d’un point de vue historique.
Il est vrai que, sociologiquement, l’islam est encore très lié à l’immigration. D’autres tentent d’enraciner l’idée que l’islam est incompatible avec l’Occident. C’est faux, je suis la preuve du contraire.

Tribun et brillant intellectuel, Tariq ramadan est populaire auprès de musulmans de tous âges, grâce à ses livres, conférences et aux réseaux sociaux. Figure charismatique et intellectuel prolixe (une trentaine de livres), 57 ans, il prône l’émergence d’un islam européen et de la conciliation entre cultures occidentales et orientales. C’est cela qui a toujours dérangé certains milieux intellectuels français.

D’ailleurs, voici le portrait que lui dressent quelques journaux français : « Déstabilisant, homme double, de cultures et de registres », écrivait « Libération » début 2016. « Le sphinx Ramadan », titrait « le Monde », en soulignant à la fois son indéniable impact « chez toute une génération de Français musulmans » et ses « ambiguïtés », à savoir son « double discours ». Faute de cerner plus avant sa personnalité, d’autres lui attribuent le péché originel d’avoir un parcours marqué par l’ombre de son grand-père maternel, Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans.

De fait, aujourd’hui résident britannique et professeur à Oxford, Tariq Ramadan est né en Suisse, où sa famille s’est installée en 1954, cinq ans après l’assassinat, en Égypte, de son grand-père maternel. Titulaire d’un bac français, diplômé en littérature et philosophie de l’université de Genève, il va parfaire sa connaissance des sciences islamiques au Caire, où il emmène vivre sa famille. En phase avec ses convictions, il a épousé une Bretonne convertie, dont il a quatre enfants. Sa thèse qu’il consacre aux Frères musulmans et à son grand-père, jugée hagiographique, lui ferme les portes du monde universitaire (français). Mais, sa revanche, il va la tenir autrement.

En effet, en France, il sillonne les quartiers populaires dès 1992 pour y véhiculer ses idées à travers des conférences. Ses échanges avec des intellectuels et politiques sont vite devenus tumultueux. Voué à l’affirmation d’une identité musulmane citoyenne, impliqué contre les lois sur le voile, Tariq Ramadan y construit son aura et tisse ses soutiens dont, notamment celui de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF).

Mais, fin 2003, année où il débat avec le ministre de l’Intérieur d’alors Nicolas Sarkozy en direct à la télévision, il a l’outrecuidance de critiquer l’engagement pro-israélien d’intellectuels juifs. La polémique lui vaut d’être accusé d’antisémitisme. Rejeté par les États-Unis de Bush alors qu’il avait obtenu un poste d’enseignant dans une université américaine, Ramadan poursuit ailleurs sa carrière, notamment à Londres, où le Premier ministre Tony Blair le sollicite et où il décroche en 2009, sa chaire à l’université d’Oxford. Par ailleurs, il est sollicité par le Qatar où il enseigne l’éthique dans une prestigieuse université.

Depuis quelques années, Tariq Ramadan fait un retour en France. Il y crée un centre de formation, l’Institut islamique de formation à l’éthique. Pour mieux affirmer son combat politique, celui d’amener les musulmans français voire européens à assumer leur citoyenneté française et européenne, il envisage de solliciter la nationalité française. Ce à quoi était opposé Manuel Valls alors premier ministre.
Comme on le voit, Tariq Ramadan dérange parce qu’idéologiquement, il renverse les paradigmes de la citoyenneté qui liaient les musulmans français à la France.

Avec son discours pacifique et politiquement très engagé, la nouvelle génération de français musulmans a sorti l’islam du ghetto où on l’avait confiné. Elle l’a rendu visible et présente dans l’espace public français et européen. D’où les problématiques autour du voile, des mosquées et de la représentativité de l’islam en Français ou en Europe qui cristallisent les médias. On pourrait dire que Tariq Ramadan est devenu l’homme à abattre pour avoir réussi à réveiller l’engagement citoyen et politique de la nouvelle génération de musulmans français et européens. Toute chose, qui oblige la France et l’Europe à donner une réponse définitive à la question de l’islam en France et en Europe.

Plus globalement, on peut dire que le discours de Tariq ramadan rentre en contradiction avec la thèse chaotique du choc des civilisations que soutient Samuel Huntington. Tariq Ramadan démontre la possibilité de la compatibilité entre l’islam et la modernité occidentale. Il le dit sans complexe, il en est l’exemple palpable. Pour ce faire, il invite à la rencontre de ces deux civilisations que beaucoup voudraient opposer.

Or, pour se maintenir, les empires ont besoin de faire face à des ennemis déclarés ou s’inventer des ennemis supposés. Pourtant, l’Europe pour son avenir a besoin de trouver les voies d’intégration de ses citoyens musulmans dont le nombre est appelé à croître considérablement. Aussi, Tariq Ramadan n’est pas un ennemi pour la France ou l’Europe. Au contraire, il est une chance.

Nurudine Oyéwolé

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